7.4.3.
Critères guidant le choix de questionnaires scientifiques
Il est impossible de les examiner et de les évaluer tous. C'est
pourquoi nous résumerons 4 questionnaires régulièrement
utilisés en Belgique et dont l'utilité pratique a été
démontrée.
Pour
ceux qui préfèrent utiliser de commun accord un autre
questionnaire, peut-être parce que l'employeur le veut en exécution
de la CCT n° 72 concernant la gestion de la prévention du
stress, nous donnons un aperçu (de catégories) d'agents
stressants énumérés dans le questionnaire proposé*.
Comme il s'agit de catégories d'agents stressants, nous avons
opté pour les qualifier chaque fois de manière négative.
Si
une ou plusieurs catégories ne sont pas abordées dans
le questionnaire que l'on vous propose, il faut être méfiants
quant à sa validation (voir aussi plus loin). Il va de soi que
le raisonnement inverse tient également la route : un questionnaire
destiné à dépister l'existence de stress ne peut
avoir que ce but, rien que ce but. D'autres questions n'y ont pas leur
place !
*
Basé sur Levi (1999).
1.
Le volume de travail
La plainte la plus fréquente dans toutes les entreprises concerne
le volume de travail trop important, quelles que soient la nature de
l'activité ou la dimension de l'entreprise.
L'explication
est à trouver dans l'économie en pleine mutation et dans
l'évolution de la société vers une société
de l'information. Dans pareille société, le travailleur
ne doit pas seulement être capable de faire plus de choses, il
doit aussi assimiler une quantité d'information beaucoup plus
importante. Et c'est là que le bât blesse.
Bon
nombre de travailleurs qui n'ont pas d'emploi à temps plein parce
qu'on ne leur en offre pas, mais qui aimeraient en avoir un, éprouveront
cette situation comme stressante.
2.
Trop peu de temps pour bien faire son travail
Disposer
de trop peu de temps pour bien faire son travail est un problème
particulier. Ce n'est pas la même chose que d'avoir trop de travail.
Comme
exemple, nous pouvons citer l'enseignant qui se trouve devant une classe
bien trop grande et qui de ce fait n'a pas le possibilité de
consacrer à tous les élèves le temps et l'attention
auxquels ils ont droit. Autre exemple : le secteur infirmier dans lequel
les patients sont souvent, par la force des choses, réduits à
un numéro, voire un objet. Les secouristes connaissent également
ce problème.
3.
Le fossé entre responsabilités et droits
Ici
encore les exemples sont nombreux. De plus en plus d'entreprises travaillent
selon le principe du "juste à temps". Les premières
victimes en sont les travailleurs des entreprises de fournitures et
les chauffeurs de camion chargés de livrer les marchandises au
moment convenu.
Analysons
les facteurs de stress auxquels est exposé le chauffeur de camion
transportant un chargement de produits chimiques dangereux. Ses responsabilités
sont énormes non seulement vis-à-vis du client mais aussi
de son employeur. Il doit aussi veiller à sa propre sécurité
et à celle des autres usagers de la route. De plus, il rencontre
de nombreux obstacles dans lesquels il n'a pas le droit d'intervenir
lui-même : certaines routes sont interdites à ce type de
transport, respect des limitations de vitesse, bouchons sur lesquels
il n'a aucune emprise.
Un
autre exemple est celui du personnel infirmier chargé d'accomplir
différents actes qu'il n'a en réalité pas le droit
de faire. Donner des injections ou des médicaments sans certificat
du médecin responsable est pratique courante dans la plupart
des hôpitaux. Aussi bien les médecins que les patients
l'attendent de la part du personnel infirmier. Tant qu'il n'y a pas
de problèmes, personne n'en parlera, même pas dans un sens
positif. Mais dès qu'un problème survient, les infirmiers
et les infirmières risquent de voir leur responsabilité
engagée mise en cause.
4.
Imprécision des instructions
"Réglez
ce problème", voilà ce qu'on reçoit souvent
comme instruction dans les entreprises.
Mais
trop souvent on ignore qu'il y a généralement plusieurs
manières de régler un problème. Ce n'est pas seulement
l'approche technique qui sera différente, souvent aussi les implications
financières ou organisationnelles de chacune des méthodes
vont différer. C'est extrêmement stressant pour les travailleurs
qui se retrouvent dans cette situation, certainement lorsqu'il n'y a
plus moyen de se concerter une fois que l'instruction a été
donnée.
Une
variante est que l'ordre de "régler ce problème"
est souvent donné à plusieurs travailleurs sans que les
uns le sachent des autres.
5. La contradiction entre l'intérêt de l'entreprise
et l'intérêt du travailleur
La
plupart des entreprises et institutions produisent des biens et des
services pour réaliser des bénéfices au profit
de leurs actionnaires. Le fait que de plus en plus d'entreprises demandent
d'être cotées en bourse renforcera encore cette tendance.
Les services publics sont également considérés
de plus en plus comme un produit commercial soumis aux lois de l'économie
de marché.
Les
travailleurs ont d'autres besoins. Ils veulent plus que gagner simplement
un salaire. De plus, beaucoup de travailleurs ne sont pas appréciés
à leur juste valeur dans l'entreprise parce que le management
a une mauvaise idée de l'importance des tâches qu'ils exercent.
Ce sera le cas par exemple de la réceptionniste, censée
uniquement ouvrir la porte électronique. Beaucoup de dirigeants
d'entreprise semblent oublier que la fonction de réceptionniste
signifie souvent le premier contact du client avec l'entreprise ou l'institution.
Résultat
: le premier contact du client avec l'entreprise crée une image
négative, le collaborateur se sent insuffisamment apprécié
et l'entreprise risque d'en souffrir. Ces situations peuvent être
facilement évitées lorsque les collaborateurs ne sont
pas seulement censés connaître et faire rayonner la culture
d'entreprise mais lorsqu'ils sont aussi impliqués dans sa réalisation.
6.
Manque de soutien social
Dans
de nombreuses entreprises, seules les "hautes" prestations
sont valorisées. Des sections entières et les travailleurs
individuellement sont incités à se concurrencer. La réussite
de cette compétition interne est souvent récompensée
par des primes, des avantages en nature, des voyages à l'étranger,
etc.
Dans
nombre de cas, une telle politique est une importante source de stress
au travail. Notamment lorsque une récompense se perd à
la suite d'une erreur d'un travailleur individuel. Dans les entreprises
où le nombre de jours travaillés sans accident de travail
est récompensé après une période déterminée
par une prime ou un cadeau, le bouc émissaire sera, (même
après des mois), le travailleur qui a été victime
d'un tel accident.
7.
Manque d'appréciation et de récompense
Rémunération n'est pas synonyme de récompense,
pas plus que l'absence de critique n'est synonyme de critique positive.
Nous savons d'expérience que les gens veulent se sentir appréciés,
valorisés pour leur travail.
D'autre
part, il est tout aussi vrai qu'un travailleur veut voir ses prestations
de travail valorisées équitablement par un salaire approprié,
des possibilités de promotion, ou d'une autre manière
négociée par les organisations syndicales représentatives.
8.
Possibilités insuffisantes de régulation
Nous ne cessons de le répéter : il s'agit de l'élément
principal de toute discussion sur la naissance et donc aussi sur l'élimination
du stress au travail. Les travailleurs sont souvent disposés
à considérer comme normale une charge de travail acceptable
à condition qu’ils puissent eux-mêmes organiser leur
travail, autrement dit, s'il appartient au management d'avancer certaines
normes, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui devraient avoir
la possibilité de déterminer la manière de les
réaliser.
9.
Exposition à la violence et à l'intimidation avec violence
Dans
de nombreux métiers, la violence physique est une importante
source de stress. Dans un passé récent, des actions syndicales
ont même été menées contre la violence au
travail dans le secteur des transports publics à Bruxelles et
par les transporteurs de fonds et de titres. Mais aussi les fonctionnaires
qui ont des contacts fréquents avec le public sont souvent victimes
de (menaces de) violences. Le personnel infirmier et les assistants
sociaux font également partie de ces groupes à risque.
10.
Discriminations et vexations
De
nombreux travailleurs sont discriminés parce qu'ils sont différents
: à cause de la couleur de leur peau, de leur religion ou de
leur sexe. Les discriminations peuvent être actives (remarques
blessantes, exclusion du groupe), mais sont souvent passives. Pensons
par exemple au refus injustifié d'une promotion.
11.
Exposition à des substances et des préparations dangereuses
La
peur de tomber malade à la suite de telles expositions, combinée
avec le fait que beaucoup de produits avec lesquels les travailleurs
entrent en contact direct ou indirect (…) est souvent une importante
source de stress.
12.
Qualification insuffisante
De
nos jours, la formation suivie ne garantit nullement qu'elle sera suffisante
pour la carrière future. C'est en général le contraire
qui est vrai. Les travailleurs sont sans cesse confrontés à
de nouvelles technologies, à de nouveaux modes de production,
etc.
Si
la formation ou la qualification des travailleurs est insuffisante ou
si on ne leur donne pas les possibilités de se recycler ou de
se perfectionner, ils ressentiront cette situation comme une menace
et donc comme stressante.
13.
Conséquences "d'erreurs" individuelles
Dans
certaines professions, de petites erreurs peuvent avoir de lourdes conséquences.
Les aiguilleurs du ciel par exemple sont chargés en permanence
de la sécurité de milliers et de milliers de personnes.
Si
leur travail va de pair avec une charge de travail importante, des effectifs
insuffisants, trop peu de périodes de repos, il occasionnera
inévitablement un stress important.
14.
Insécurité d'emploi
L'Union
européenne compte plus de 18 millions de chômeurs. Chaque
jour connaît son lot de licenciements et de restructurations.
Les
travailleurs âgés (= souvent à partir de l'âge
de 40 ans !) qui perdent leur emploi n'ont souvent plus d'autre perspective
que le chômage à vie.
7.5.
Quatre méthodes d'analyse*
7.5.1. La méthode WEBA
WEBA est l'abréviation de "Welzijn bij de Arbeid",
bien-être au travail. Elle a été développée
dans le but de rendre opérationnelles les obligations inscrites
dans la législation hollandaise concernant le bien-être
au travail. Cette méthode a pour objectif de signaler les risques
pour le bien-être, et plus particulièrement les "risques
de stress et de surcharge psychique" et "les possibilités
d'apprentissage des travailleurs au travail".
La
méthode prévoit deux phases, celle de la description et
celle de l'évaluation et du rapport. Pour analyser et évaluer
le contenu du travail, la méthode WEBA comprend 7 aspects :
1.
Le caractère complet de la fonction
Une
fonction est complète lorsqu'elle est constituée d'un
ensemble cohérent et logique de tâches de préparation
et de support.
2.
Tâches organisationnelles
Le
but est de vérifier si le travailleur a la possibilité
de prendre des décisions au sujet de son travail et s'il peut
faire appel à son chef, voire à d'autres sections, pour
résoudre des problèmes de travail.
*
Pour plus d'informations concernant WEBA, VAG et VOS-D, nous vous renvoyons
à D'Hertefelt, H., dans Moors (ed), 1994.
3.
Tâches à cycle court
Ces
tâches ont un cycle inférieur à 90 secondes. Pour
prévenir le stress au travail, il faut éviter dans la
mesure du possible les tâches à cycle court.
4.
Degré de difficulté de la fonction
Il
faut trouver un équilibre entre tâches difficiles et tâches
faciles. Par tâches difficiles, on entend des tâches "nécessitant
de la concentration".
5.
Autonomie du travail
Dans
quelle mesure le travailleur peut-il déterminer luimême
le rythme ou l'ordre des tâches et influencer la méthode
de travail?
6.
Possibilités de contacts
Il
faut prévoir suffisamment de possibilités de contact avec
la hiérarchie et les collègues, tant en ce qui concerne
l'exécution du travail qu'en vue de développer les contacts
sociaux.
7.
Information
Le
travailleur doit être informé de l'évaluation de
son travail mais aussi de la marche de l'entreprise en général
et de la section où il travaille en particulier.
La
méthode WEBA a pour principal objectif d'engager le débat
sur la qualité du travail et plus particulièrement sur
le dépistage des risques dans le cadre d'une politique de prévention.
Depuis la moitié des années 90, on s'est mis à
douter sérieusement de sa capacité de faire une véritable
analyse du stress au travail.
Quand
on approfondit cette méthode, on remarquera immédiatement
qu'elle ne consacre aucune attention à l'aspect des conditions
de travail ni à la charge émotionnelle. C'est pourquoi,
cette méthode est aujourd'hui utilisée principalement
comme outil de réflexion et non comme instrument de mesure. C'est
à ce titre qu'elle est encore fréquemment appliquée.
7.5.2.
Le questionnaire VAG (Travail et Santé) du NIPG
Ce
questionnaire a été développé au cours des
années 70 et 80 par l'Institut hollandais des Soins de Santé
Préventifs (NIPG). Le but initial du questionnaire était
d'étudier le fonctionnement individuel des travailleurs au travail.
Le
questionnaire a été adapté à plusieurs reprises
après avoir été testé à l'occasion
d'enquêtes réalisées dans différents types
d'entreprises et auprès de différentes catégories
professionnelles.
Il
existe une version complète et une version abrégée
du questionnaire. On peut opter pour l'une ou pour l'autre en fonction
de la situation et de la précision souhaitée. Pour remplir
la version abrégée (41 questions), il faut environ 15
minutes; pour compléter la version complète (200 questions),
il faut 40 à 60 minutes. La version complète peut au besoin
être utilisée de manière modulaire.
Presque
toutes les questions de cette liste peuvent être complétées
par un oui ou un non, ce qui permet une présentation rapide et
claire des résultats.
Les
principaux thèmes abordés par ce questionnaire sont les
suivants :
-
Questions d'identification.
Le nombre et la nature des questions d'identification dépendent
du nombre de variables sur lesquelles on veut ventiler les questions
liées au travail et à la santé.
La
variable la plus évidente est la section où on travaille
ou la catégorie de fonction à laquelle on appartient.
D'autres variables possibles sont l'âge, le sexe, la qualification,
l'ancienneté dans l'entreprise, l'occupation (à temps
plein ou à temps partiel), les horaires (réguliers ou
irréguliers), etc.
Il
faut bien peser l'utilité de ventiler les données de l'enquête
selon ces subdivisons.
Elles
doivent en effet rapporter des résultats utiles à la politique
de l'entreprise. De plus, trop de questions d'identification pourraient
compromettre l'anonymat des individus, ce qui pourrait avoir une influence
négative sur la participation à l'enquête.
-
Contenu des tâches
Thèmes abordés : (in)suffisance de la qualification, variation
(in)suffisante du travail, caractère (peu) passionnant du travail,
manque de satisfaction au travail, simplicité trop grande du
travail.
-
Organisation du travail
Ces
questions concernent l'organisation du travail : le travail est-il bien
organisé ? Y a-t-il suffisamment de possibilités de se
concerter au travail ? Le travail est-il entravé par des situations
imprévues? Le travailleur est-il gêné par les manquements
dans le travail d'autres collègues? L'absence de collègues
entrave-t-elle le travail ?
-
Conditions de travail physiques, sécurité et équipements
Concerne
des questions du type : le travailleur est-il gêné dans
son travail par la variation de la température, l'air sec, le
manque d'air frais, le bruit, des odeurs, etc.?
-
Direction et collègues
Ces
questions portent sur l'ambiance au travail ("Est-ce que les collègues
vous irritent ?"), la qualité de la direction journalière,
l'image que la hiérarchie a des travailleurs, le fait de savoir
si la direction tient suffisamment compte des remarques des travailleurs.
- Efforts physiques et psychiques
Ces questions examinent si le travail nécessite d'importants
efforts physiques ou psychiques, si le travail doit être effectué
sous la pression du temps, s'il est souvent épuisant, s'il y
a des problèmes de rythme de travail ou d'intensité de
travail et aussi le fait de savoir s'il ne faut pas baisser quelque
peu le rythme de travail.
-
Relation travail – vie privée
Une question examine si les conditions de travail ont un effet négatif
sur la vie privée.
-
Appréciation et perspectives d'avenir
Cette
rubrique concerne des questions du type : le travailleur se sent-il
suffisamment apprécié ? La rémunération
répond-elle au travail effectué? Y a-t-il des perspectives
au travail ?
-
Problèmes de santé
La situation générale des problèmes de santé,
plus des questions du genre : le travailleur est-il tendu ? nerveux
? énervé ? démoralisé ?
-
Etat de santé
Consommation
de médicaments, consultation du médecin, absences pour
cause de maladie.
-
Opinion générale sur le travail
Pour clôturer le questionnaire, le travailleur est prié
d'émettre une opinion générale au sujet de sa situation
de travail.
Un
certain nombre de thèmes manquent dans ce questionnaire, comme
celui des conditions de travail par exemple qui fait complètement
défaut. L'aspect "possibilités de régulation"
est également à peine abordé.
Une
autre faiblesse de ce questionnaire est la manière dont les questions
sont formulées. Certaines questions sont directes (exemple :
"La hiérarchie a-t-elle une idée exacte de votre
travail ?"), tandis que d'autres sont indirectes ("Etes-vous
généralement satisfait de votre travail ?") sans
qu'il soit clair dans ce dernier cas à quel problème la
question se réfère. Résultat : il y a confusion
entre causes et conséquences lors de l'inventaire des facteurs
stressants possibles.
Quoi
qu'il en soit, ce questionnaire a souvent été utilisé,
avec succès. Le fait qu'un important matériel comparatif
est ainsi disponible plaide certainement en faveur du questionnaire.