7.
Comment mesurer le stress ?
Tout le monde est convaincu que le stress sera la maladie du 21e siècle,
qu'il faut donc d'urgence prendre des mesures. Cependant, presque personne
ne sait comment il faut mesurer le stress. Il est évident que
mesurer le stress au travail n'est pas aussi simple que mesurer le bruit
ou la température. Il n'existe en effet pas de repère
objectif sur lequel tout le monde s'entend.
De
plus, on se réfère aussi à la réaction individuelle
des travailleurs au stress. Autrement dit : on peut mesurer le bruit
et l'exprimer en décibels, et la température qui s'exprime
en degrés. De plus, à partir d'une durée et d'un
seuil d'exposition déterminés, le bruit causera toujours
des lésions, quelles que soient les différences individuelles
entre les travailleurs. C'est pourquoi il existe ici une réglementation
claire et précise qui n'est pas susceptible d'interprétation.
En
fait, il faudra renoncer à "mesurer " le stress. Il
s’agit plutôt "d’objectiver l’existence
du stress au travail".
7.1.
Que voulons-nous enregistrer ?
Avant
de commencer l'inventaire, il faut se demander ce que l'on veut connaître
exactement. Il y a en effet des méthodes de mesure qui fournissent
des informations concernant les causes du stress au travail, mais il
y a aussi des systèmes qui enregistrent les conséquences
du stress au travail. Ces derniers systèmes nous intéressent
moins.
Ce
qui est important sur le plan syndical, c'est une analyse ergonomique
et sociotechnique du travail.
7.2.
Ergonomie et sociotechnique
L'ergonomie et plus particulièrement ce que nous appelons l'ergonomie
sociale peut fournir une large contribution au dépistage et à
l'élimination des risques de stress. Axée sur le stress
au travail, une approche ergonomique sera attentive surtout à
la charge physique et mentale due au travail. Une telle intervention
devra donc se faire par une équipe multidisciplinaire devant
comprendre au moins un médecin du travail et un ergonome.
7.3.
Développer une stratégie d'inventaire
Nous
avons décrit de manière circonstanciée les causes
du stress au chapitre 4. Rappelons encore une fois que le stress au
travail est le résultat de la charge de travail ( trop ou trop
peu de travail) en combinaison avec (trop) peu de moyens de régulation.
Faire l'inventaire du stress au travail signifie donc rechercher les
facteurs de risque et les groupes à risques, l'attention principale
devant aller aux facteurs du travail et non aux différences individuelles
entre les travailleurs.
Il
existe plusieurs méthodes d'analyse du stress et de la charge
de travail. Les techniques les plus fréquentes sont le questionnaire
anonyme et l'interview. Les deux méthodes ont des avantages et
des inconvénients.
Le
questionnaire est le plus souvent utilisé pour rassembler rapidement
des informations. Il sert surtout à réunir des renseignements
anonymes au niveau collectif. La plupart des questions sont standardisées
évitant toute possibilité d'interprétation des
réponses pour ceux qui font l'inventaire et l'analyse des questionnaires.
De plus, souvent, la plupart des questionnaires ont déjà
été mis en œuvre, ce qui fait qu'il existe un vaste
matériel de comparaison grâce auquel les questionnaires
sont un outil par excellence pour objectiver l'existence du stress au
travail.
Le
questionnaire est l'instrument le plus pratique pour réaliser
notre objectif.
L'interview
peut se faire de deux manières : au moyen de questions standardisées
ou de questions ciblées posées par l'enquêteur en
fonction du déroulement de l'interview. L'avantage de l'interview
est sa flexibilité qui permet aussi d'aborder des points qui
ne figurent pas dans un questionnaire. Le principal problème
de l'interview est l'objectivité de l'enquêteur. Si le
travailleur (ou l'employeur !) n'a pas confiance en lui, le résultat
est d'emblée sans valeur. De plus, dans l'interview, la peur
de la réponse correcte joue également un rôle et
il est rarement question d'égalité entre l'enquêteur
et les personnes interrogées. Remarquons enfin que l'interview
prend beaucoup de temps et nous savons par expérience qu'au fur
et à mesure qu'avance le temps, des circonstances comparables
ne donnent pas toujours les mêmes réactions de la part
des travailleurs, ce qui risque de compromettre l'objectif de l'interview,
à savoir objectiver l'existence du stress au travail.
D'un
point de vue syndical, cette méthode n’est acceptable que
sous certaines conditions :
-
Accord préalable à l’application de la méthode.
-
Garantie de confidentialité des résultats individuels.
-
Réalisation des interviews par du personnel qualifié
et compétent.
-
Participation des délégués à l’analyse
et au suivi des résultats.
-
Réalisation d’une procédure d’information
des résultats à l’ensemble du personnel.
Les
méthodes par observation peuvent être utiles mais sont
insuffisantes : on ne voit que les conséquences pas les causes
et elles doivent accompagner d’autres méthodes (le comportement
apparent).
7.4.
Quel type de questionnaire ?
Il existe sans doute des milliers de questionnaires pour dresser l'inventaire
de la nature et de l'ampleur du stress au travail. Il y en a de très
connus, comme le "Job content questionnaire" de Robert Karasek*.
Aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche, en Finlande et dans les autres
pays scandinaves, des questionnaires ont été développés
qui peuvent nous aider à inventorier le stress au travail.
La
plupart de ces questionnaires sont basés sur le modèle
Karasek (ou s'inspirent de ce modèle) et comprennent donc aussi
des questions qui sondent les différents facteurs qui sont abordés
dans le modèle.
*
L'autorisation d'utiliser ce questionnaire est décrite dans le
guide d'utilisation accompagnant le questionnaire. Il n'y a pas de coûts
mais il y a l'obligation de retourner les informations.
7.4.1.
L'approche ergonomique
Quand on opte pour l'approche ergonomique, on peut s'inspirer d'un certain
nombre de questionnaires français. Déjà en 1973,
la France a adopté la loi "relative à l'amélioration
des conditions de travail". Cette loi obligeait les employeurs
occupant plus de 300 travailleurs à créer une commission
spéciale chargée de l'amélioration des conditions
de travail. Ces commissions avaient besoin d'outils d'analyse concrète
des risques découlant de l'aspect matériel du travail
("santé et sécurité"), et portant également
sur la charge psychosociale résultant du travail monotone à
cycle court. Les méthodes d'analyse les plus utilisées
sont la méthode Lest, élaborée
par le Laboratoire d'Economie et de Sociologie du Travail d'Aix-en-Provence,
et la méthode Renault, développée
par les ingénieurs et les psychologues du Service des conditions
de travail des usines Renault. La méthode Avisem
quant à elle a été mise au point par les ingénieurs
et les psychologues de l'usine de camions Saviem.
Chacune
de ces trois méthodes est basée sur l'observation directe
et sur des mesures.
Le
degré de nuisance est déterminé à l'aide
d'un système à points dont le critère général
est le suivant : plus le score atteint est élevé, moins
les conditions de travail sont bonnes.
Nous
soulignons toutefois que l'utilisation et surtout l'interprétation
de ces questionnaires est un travail de spécialistes. De plus,
ces méthodes d'analyse sont protégées par un droit
d'auteur et ne peuvent être utilisées dans n'importe quelle
entreprise. Si l'on veut procéder à une analyse socio-ergonomique
du poste de travail basée sur les méthodes précitées,
il faudra donc préalablement se concerter avec l'employeur et
le médecin du travail et /ou l'ergonome.
Vous
trouverez une check-list ergonomique dans l'annexe du vade-mecum "Ergonomie"
(Dul et Weerdmeester, 1991) qui comporte 150 questions auxquelles il
faut répondre par oui ou par non.
Le
conseiller en prévention, spécialisé en ergonomie
peut vous renseigner à propos de ce sujet. N’hésitez
pas d’exiger de votre employeur la collaboration d’un tel
spécialiste.
7.4.2.
Charge psychosociale : quelques questionnaires simples
Kompier et Levi proposent l'utilisation de 4 types de questionnaires
pouvant être utilisés aussi bien pour de petites entreprises
que pour des sections d'entreprise et des catégories de fonctions
bien déterminées au sein de grandes entreprises. Nous
donnons ci-dessous une brève description du contenu de ces quatre
questionnaires.
Il
faut dire que ces questionnaires ne sont pas des instruments scientifiques
sûrs à 100%. Ce sont surtout des auxiliaires utiles qui
ont été développés selon des principes scientifiques
modernes et qui sont principalement destinés à permettre
aux travailleurs et à leurs représentants d'acquérir
une vue plus précise de leur propre situation de travail.
A
ce titre, ils sont un outil excellent pour avoir une première
discussion avec l'employeur.
Ils
peuvent également servir à sensibiliser les collègues
de travail pour mener une action syndicale sur le stress dans le cadre
de l'action syndicale sur base d'une prise de conscience que l'on peut
stimuler en diffusant de commun accord avec le secrétaire syndical
l'un des questionnaires dans l'entreprise.
1.
Questionnaire concernant le contenu des fonctions (exemple
: travail monotone, travail pénible sur le plan émotionnel,
pression du temps, travail isolé, mauvaise organisation du travail,
aide et information insuffisantes).
2.
Questionnaire concernant les conditions de vie au travail (exemple
: nuisances de bruit, situations dangereuses, mauvais aménagement
ergonomique du poste de travail).
3.
Questionnaire concernant les conditions de travail (exemple
: possibilités insuffisantes de carrière et de formation,
rémunération inéquitable, mauvaise répartition
des temps de travail et de repos, problèmes d'heures supplémentaires,
salaire à la pièce).
4.
Questionnaire concernant les relations sociales à l'entreprise
(exemple : système déficient de concertation au travail,
mauvaise ambiance, discriminations, harcèlements sexuels, vexations).