5.
Le modèle Karasek
Ce modèle, nommé d'après son inventeur l'Américain
Robert Karasek, est un des modèles le plus cités au monde
quand il est question de stress au travail. L’Organisation Internationale
du Travail (1993) en souligne par ailleurs, l'importance.
Karasek
a développé un modèle qui met en évidence
les facteurs de stress inhérents à l'organisation du travail
et non les caractéristiques individuelles des travailleurs.
Sur
base des conceptions de Karazek, des dizaines de questionnaires et autres
outils d’analyse ont été développés.
Ils permettent de dépister et de répertorier le stress
au travail.
Nous
aborderons la manière de s'y prendre dans le chapitre suivant
tandis que les questionnaires sont examinés au chapitre 7.
Pour
la bonne compréhension, mais surtout pour convaincre l'employeur
de la valeur de notre approche, nous allons d'abord analyser le modèle
Karasek.
5.1.
Un modèle à trois dimensions
Le
modèle Karasek est un modèle à trois dimensions,
même si la troisième dimension n'a pas été
ajoutée par l'auteur du modèle.
Ces
trois dimensions sont les suivantes:
-
La pénibilité du travail ("psychological demand"
ou charge de travail)
Le travail à faire par le travailleur est à l'origine
de la charge de travail, mais il ne suffit pas pour créer du
stress.
Dans
certains cas, surtout lorsque la prestation doit être maximale
au lieu d'optimale et que cette situation n'est pas occasionnelle mais
constante, la charge de travail deviendra trop grande. En période
d'économies des coûts du travail réalisées
notamment par la réduction des effectifs pour ramener ceux-ci
au niveau le plus bas possible (situation désignée dans
le monde du management par le terme "lean production"* ),
et combinée avec une demande croissante de flexibilité,
cette situation peut donner lieu à une fatigue physique, voire
à l'épuisement.
La
charge de travail ne présente pas seulement un aspect quantitatif
mais aussi un aspect qualitatif comme le montre la situation du travailleur
amené à travailler selon des techniques déterminées
auxquelles il n'a pas été (suffisamment) formé.
Comme il ressort de la 2e enquête européenne sur les conditions
de travail dans l'Union européenne, le manque de formation est
l'une des principales menaces pour la qualité du travail.
Il
n'est donc pas inutile de rappeler ici que dans le cadre de l'accord
interprofessionnel 1999-2000, les interlocuteurs sociaux se sont engagés
à faire des efforts supplémentaires dans le domaine de
la formation permanente.
Il
arrive aussi que les travailleurs (âgés) soient soudain
confrontés à l'utilisation de nouvelles technologies.
De
nombreux cas sont connus de travailleurs qui veulent quitter le processus
de travail parce qu'ils sont contraints du jour au lendemain à
travailler sur un ordinateur.
Le
"Hoger Instituut voor de Arbeid" (cité dans Janssens,
1997) a chiffré que chez 18% des travailleurs âgés,
la charge de travail joue un rôle décisif dans leur choix
de prendre la prépension.
D'autre
part, la situation inverse est également bien connue et sans
doute fort reconnaissable, à savoir la frustration des travailleurs
parce qu'ils sont contraints de travailler en dessous de leur capacités
physiques ou intellectuelles. Dans ce cas, la littérature parle
de "sous-occupation", phénomène auquel sont
souvent confrontés les nouveaux travailleurs qui se présentent
sur le marché du travail. Une conséquence en est l'effet
d'éviction : des travailleurs avec un diplôme universitaire
font le travail de travailleurs moins qualifiés qui eux sont
évincés du marché du travail, avec toutes les conséquences
que l'on connaît. Il est donc clair que la réponse à
ce problème consiste en un effort soutenu de formation.
-
Le contrôle sur le travail effectué ("Decision
Latitude" ou Autonomie)
Ce
paramètre tient compte d’une part de la mesure dans laquelle
le travailleur peut utiliser ses connaissances et ses aptitudes pendant
le travail et d’autre part de l’autonomie ou de la liberté
de décision dont il dispose dans son travail.
Pour
mieux saisir la portée exacte de cet aspect, il n'est pas inutile
de nous tourner de nouveau vers le passé. Depuis le début
de la révolution industrielle, on a toujours considéré
les travailleurs comme des êtres qui venaient vendre leur force
de travail à l'entreprise, ceci comme un résidu de l'économie
troc.
Ce
n'est pas tout à fait faux, même aujourd'hui. Alors que
dans le passé on troquait de la laine contre du grain, aujourd'hui
on troque son travail contre de l'argent avec lequel on achète
des produits qu'on ne peut/veut pas produire soi-même.
Et
pourtant, ce n'est pas tout à fait vrai. L'homme ne travaille
pas seulement parce qu'il reçoit un salaire en échange,
le travail est aussi un important facteur d'épanouissement personnel
et social. Il suffit de demander l'avis des chômeurs pour être
fixé.
Quoi
qu'il en soit, l'homme adulte ne veut pas être considéré
comme un élément du système de production. Il veut
au contraire pouvoir influencer lui-même la manière d'organiser
son travail et se voir octroyer à cet effet une forme (limitée)
de responsabilité.
Nous
constatons malheureusement que l'inverse se produit. A la suite du progrès
scientifique, mais aussi de certaines idées lancées par
des gens qui se considèrent comme des "topmanagers",
les tâches de la plupart des travailleurs sont à nouveau
divisées en tâches plus petites de sorte que ceux-ci ont
de plus en plus de difficultés à organiser eux-mêmes
leur travail. En conséquence, les travailleurs occupés
dans ce type de situation disposent de moins en moins d’une vue
d’ensemble de leur travail et sont donc plus que par le passé
réduits à une espèce de robot humain. Il en résulte
comme conséquence négative une imprécision des
rôles et des tâches.
D'autre
part, d'autres travailleurs (appelés "volants") sont
supposés être polyvalents, ce qui ne reste pas sans conséquences
non plus : trop peu de temps pour accomplir les différentes tâches,
formation insuffisante, impossibilité d'avoir des contacts sociaux
suffisants, risque accru d'accidents de travail parce que le travailleur
ne connaît pas toujours les risques liés aux différents
postes de travail ou ne dispose pas des moyens de protection nécessaires.
Il
est évident que tous ces facteurs peuvent créer du stress
au travail.
-
Le soutien social ("Social support")
Ce critère a été ajouté à la suite
de centaines d'enquêtes réalisées dans les entreprises,
principalement sous l'impulsion de Hall et Johnson. Toutes ces enquêtes
montrent que le soutien social est le principal facteur d'augmentation
du ressort et du dynamisme des travailleurs. Cela n'a rien d'étonnant
puisque l'une des caractéristiques de l'homme a toujours été
sa capacité, voire sa propension à vivre en groupe. La
façon dont les travailleurs se soutiennent mutuellement et la
manière dont on arrive à comprendre la hiérarchie
dans l'entreprise, détermineront dans une large mesure la transformation
effective de la charge de travail en stress au travail.
Le
point de départ principal du modèle Karasek est que le
stress au travail survient lorsque le travail pose des exigences élevées
mais laisse au travailleur une marge insuffisante pour organiser lui-même
le travail et prendre des décisions. Les effets négatifs
de cette combinaison se voient encore renforcés par le manque
de soutien social.
5.2.
Le modèle transposé en pratique : trois exemples*
Michel travaille comme ouvrier de production dans une usine d'appareils
ménagers.
Il
a un salaire de base modeste qu'il peut compléter en partie par
un salaire à la pièce prévu pour cette catégorie
d'ouvriers. Il ne peut influencer la cadence de la chaîne et n'a
d'autre perspective pour le reste de sa vie que ce travail monotone
et répétitif dans l'entreprise. De plus, il sent que la
direction ne tient compte ni de lui ni de ses collègues ouvriers,
qu'il est considéré comme un maillon insignifiant de la
chaîne.
Mia
est employée administrative au département facturation
de la même entreprise. Sa
tâche consiste à envoyer des rappels standardisés
aux clients qui n'ont pas payé leurs factures dans les délais.
Mère
divorcée de deux petites filles, elle ne peut rester au delà
de 17 heures puisqu'elle doit aller chercher ses enfants à la
crèche. Ces derniers temps, elle constate qu'elle a de plus en
plus de travail mais que tout doit être terminé avant de
quitter le bureau.
Rudy
est programmeur chez l'un des plus grands producteurs de logiciels du
monde. Il trouve lui-même qu'il a un emploi de rêve : un
emploi bien payé, une grande liberté pour planifier son
travail, jusqu’au jour où le département des ventes
lui fait savoir qu'ils ont vendu un logiciel tout à fait nouveau
et très complexe qu'il doit développer dans les 6 semaines.
On lui fait comprendre que son avenir dans l'entreprise dépendra
dans une large mesure de la réussite du projet.
*
Adapté librement d'après Levi (1999)
5.3.
Prévention primaire, secondaire ou tertiaire ?
A
la lecture du modèle Karasek, on comprend rapidement que deux
types de mesures doivent être prises en vue de prévenir
le stress au travail :
-
Des mesures visant à adapter la situation de travail, diminuant
la pénibilité du travail et augmentant les possibilités
de régulation.
-
Des mesures qui améliorent le climat, l'ambiance de travail,
renforçant le soutien social.
De
plus, ce type de mesures peuvent être ramenées à
des mesures que l'employeur doit prendre au niveau général
de la prévention. Celle-ci est définie traditionnellement
comme la protection et la promotion de la santé des travailleurs
dans et par son activité professionnelle.
Cette
définition relativement restreinte de la notion de prévention
a été progressivement complétée par la distinction
entre prévention primaire, secondaire et tertiaire.
-
La prévention primaire vise la prévention effective
d'atteintes à la santé par l'élimination des
risques à la source, elle doit donner lieu à une baisse
des accidents du travail et des maladies professionnelles. Il s'agit
de la forme de prévention la plus importante.
-
La prévention secondaire vise le dépistage précoce
d'atteintes à la santé et permet en principe d'intervenir
à temps pour remédier à la situation. Il existe
une relation entre la prévention primaire et la prévention
secondaire parce que la prévention primaire doit être
basée sur les résultats découlant de l'analyse
des mesures prises au stade de la prévention secondaire.
-
La prévention tertiaire enfin vise la prévention d'atteintes
chroniques et permanentes à la santé et des complications
possibles.
Les
exemples suivants, transposés sur le stress au travail, sont
des exemples de prévention primaire, secondaire et tertiaire.
Daniel
est employé de bureau. Son travail consiste à encoder
des séries interminables de données. Il fait ce travail
à temps plein et chaque jour, le travail doit être terminé
pour 17 heures. Il ressent ce travail comme extrêmement stressant
et est victime de plaintes physiques: maux de tête, nervosité,
insomnies, voilà ses principaux problèmes.
Dans
ce cas-ci, la prévention primaire consistera à permettre
à Daniel d'exécuter d'autres tâches ("enrichissement
des tâches") ou de prévoir de petites pauses. Cela
n'est évidemment pas possible si la quantité de données
à encoder reste la même. Il faudra donc trouver une solution,
par exemple en partageant le travail avec une autre collègue
qui serait à son tour déchargé d'une partie de
ses tâches à lui.
La
prévention secondaire pourrait être de lui apprendre des
techniques de relaxation et de lui faire avaler des calmants ou des
médicaments anti-douleur pour qu'elle puisse faire son travail.
La
prévention tertiaire enfin pourrait prendre la forme d'une espèce
de psychothérapie visant à lui faire accepter que ce genre
de travail engendre fatalement du stress et qu'en fin de compte elle
peut encore se féliciter d'avoir cet emploi.
Cette
situation et certainement l'approche appelée ici la prévention
secondaire et tertiaire, sera sans doute bien connue du lecteur. La
question est toutefois de savoir quels facteurs stressants peuvent être
effectivement évités. Il est un fait certain que certains
métiers sont intrinsèquement stressants, mais doivent
quand même être faits pour toutes sortes de raisons.
Le
travail de nuit, par exemple comme élément du travail
en équipes, n'est certainement pas profitable au bien-être
physique et mental des travailleurs concernés et doit dès
lors être évité autant que possible.
D'autre
part, il est impossible d'exclure toute forme de travail de nuit. Dans
les hôpitaux par exemple, il serait impensable de laisser les
malades sans soins la nuit. Il est tout aussi impensable d'interdire
aux pompiers d'aller éteindre un incendie la nuit.
Cependant,
on peut se demander dans quelle mesure le stress au travail est une
conséquence de facteurs stressants objectifs ou d'une réaction
individuelle des travailleurs. Il est hors de doute que la plupart des
facteurs stressants sont ressentis par la majorité des travailleurs
comme gênants, voire nuisibles. C'est pourquoi aussi bien les
employeurs que les travailleurs, mais aussi les pouvoirs publics dont
la mission est quand même de veiller aux intérêts
de la collectivité, ont intérêt à ce que
les agents stressants soient dépistés et éliminés.