4.
Une notion nouvelle : le bien-être au travail
La notion de « bien-être au travail » est difficile
à définir. La loi relative au bien-être des travailleurs
lors de l'exécution de leur travail (4 août 1996) indique
certes la manière dont l'employeur doit préserver le bien-être
des travailleurs. Outre la sécurité au travail, la santé,
l'ergonomie, l'hygiène du travail, l'embellissement des lieux
de travail et l'environnement, la loi cite également la charge
psychosociale causée par le travail.
Pour
réaliser cet objectif du bien-être, l'employeur doit prendre
des mesures de prévention visant la prévention des risques,
la lutte contre les risques à la source et le remplacement de
ce qui est dangereux par ce qui est moins dangereux. La protection collective
doit primer sur la protection individuelle et l'objectif doit être
l'adaptation du travail à l'homme. Voilà une donnée
intéressante, mais la loi ne stipule nullement comment il faut
réaliser cet objectif.
Quoi
qu'il en soit, les entreprises devront désormais faire de l'ergonomie,
terme dérivé des mots grecs "ergon" (travail)
et "nomos" (loi). L'ergonomie est généralement
définie comme la science qui a pour objectif l'adaptation du
travail à l'homme. L'Association Hollandaise pour l'Ergonomie
utilise la définition suivante : l'ergonomie a pour objectif
de concevoir les tâches, les systèmes techniques et les
outils de manière à améliorer la sécurité,
la santé, le confort et le fonctionnement efficace de l'homme.
4.1.
Ergonomie technique versus ergonomie sociale
L'évolution future de la pratique ergonomique dans les entreprises
belges est loin d'être claire. Néanmoins, quelques (grandes)
entreprises ont déjà acquis une certaine expérience
ergonomique . Nous avons cependant l'impression qu'il s'agit essentiellement
de ce que nous qualifions "ergonomie technique".
En
effet, les résultats se limitent trop souvent à l'adaptation
de la technique du travail à l'homme, par exemple l'adaptation
du poste de travail aux aptitudes et limites physiques du travailleur.
C'est bien sûr positif, mais insuffisant. L'ergonomie défendue
par la FGTB, est l'ergonomie sociale, qui a pour but d'adapter le travail
à l'homme, c'est-à-dire de trouver pour tout travailleur
un emploi qui convient à ses aptitudes et non seulement à
ses capacités physiques.
Pour
préciser notre pensée, nous renvoyons aux rejetables paroles
de Henry Ford, "l'inventeur" du travail à la chaîne.
Un jour que les travailleurs se plaignaient de ce nous appellerions
aujourd'hui le stress au travail, Ford remarquait qu'il déplorait
que les gens viennent travailler avec tout leur corps alors qu'il n'avait
besoin que de leurs mains.
Le
bien-être au travail s’intéresse à l’être
humain dans sa globalité et non à l’outil de travail
qui constitue une partie de son anatomie.
4.2.
Le bien-être physique
Relèvent du bien-être physique l'ergonomie, le rythme de
travail, les locaux de détente ou de repos, l’embellissement
des lieux de travail.
Ergonomie
: l'adaptation de l'environnement de travail aux fonctions sensorielles,
aux fonctions centrales et de traitement des informations et l'adaptation
à l'aspect physique du corps humain.
Rythme
de travail : est déterminé par les temps de travail et
de repos, l'intensité de l'effort physique et la charge physique
du travail monotone.
Local
de repos : salles de détente, cantines et restaurants d'entreprise
(comme on les appelle aujourd'hui), coins fumeurs ou coins café,
installations sanitaires. Il y a aussi les lieux de repos pour les femmes
enceintes. Il ne faut pas être expert pour juger de la qualité
des locaux de repos.
Les
normes objectives sont rares, mais généralement les avis
sont plus ou moins convergents.
Aspect
des lieux de travail : il existe des conditions minimales dont l'interprétation
ne posera généralement pas de problème.
4.3.
Le bien-être psychique
Relèvent du bien-être psychique ou mental la qualification
professionnelle, l'autonomie, les contacts et l'information sur le travail
fourni.
Qualification
professionnelle : le degré de connaissances et d'aptitudes que
possède le travailleur pour accomplir convenablement son travail.
Il y a une relation directe avec l'obligation de donner et de suivre
des formations et des informations. L'importance de ce dernier aspect
a considérablement augmenté ces dernières années
dans les discussions concernant la prévention du stress au travail.
Autonomie
: la possibilité pour le travailleur d’organiser son travail
ou d'influencer la manière dont il l’exécute. L'organisation
du travail détermine le degré d'autonomie. La liberté
donnée au travailleur dépend largement de ses qualifications
professionnelles. Tant la qualification professionnelle que l'autonomie
des travailleurs peuvent être influencées par l'employeur.
Contacts
: on distingue généralement deux types de contacts, à
savoir les contacts fonctionnels et les contacts sociaux. La promotion
de la sécurité aura principalement trait aux contacts
fonctionnels.
Donner
aux travailleurs la possibilité de prendre par des contacts fonctionnels
des mesures pour augmenter la sécurité du travail effectué
peut constituer un important facteur de lutte contre le stress.
Information
sur le travail fourni : l'information sur le travail fourni par le travailleur
peut venir de différentes parts. Peuvent servir de sources les
résultats d'exploitation, les résultats du département
(tant en termes financiers qu'en termes de planning et de résultats),
la cohérence avec le travail des autres et la qualité
du travail individuel. Informer sur l'évaluation du travailleur
est d'une importance cruciale pour aider le travailleur à prévenir
ou à maîtriser des situations de stress. Ce genre d'information
peut aussi renforcer l'implication au travail.
4.4.
La qualité du travail : représentation schématique
De nombreux aspects liés au travail peuvent être à
l'origine de stress. Pour mieux comprendre, on procède à
une subdivision en facteurs ou agents stressants.
Cette
subdivision distingue le contenu du travail ("Que doisje faire
et comment ?"), les conditions de vie au travail, les conditions
de travail et les relations de travail (participation – droit
d'intervention, relations de travail formelles informelles).
Le
tableau qui suit* répertorie les principaux facteurs de stress
au travail.
*
Basé sur le manuel "Handboek werkstress" de Kompier
et Marcelissen (1993).
CONTENU
DU TRAVAIL |
CONDITIONS
DE VIE AU TRAVAIL |
CONDITIONS
DE TRAVAIL |
RELATIONS
DE TRAVAIL |
| - Trop de
travail, rythme de travail trop élevé |
- travaux
dangereux |
- horaires
de travail |
- mode de
direction |
| - travail
trop difficile |
- substances
et préparations chimiques |
- temps
de repos |
- peu de
soutien social au travail |
| - trop peu
de travail |
- bruits |
- peu de
perspectives de carrière |
- droit
d'intervention faible |
| - travail
monotone ou cyclique court |
- vibrations |
- rémunération |
- harcèlement
sexuel |
| - trop ou
trop peu de responsabilités |
- éclairage |
- système
de primes |
- vexations |
| - travail
dangereux |
- travail
lourd |
- sécurité
d'emploi insuffisante |
- discriminations |
| - exigences
contradictoires |
- Température,
ventilation, humidité de l'air |
- type de
contrat |
|
| - exigences
peu précises |
- posture
de travail |
- type de
statut |
|
4.5.
Comment la charge de travail devient stress
4.5.1. Contenu du travail
Le travail effectué par un travailleur peut engendrer du stress
de différentes manières : principalement par les cadences
et les rythmes de travail. Beaucoup de travailleurs ont trop peu de
temps pour exécuter leur travail ou doivent se dépêcher
en permanence pour finir le travail qui leur est demandé. Autre
élément déterminant : le travailleur peut-il déterminer
lui-même le rythme de travail ou celui-ci lui est-il imposé?
Ce qui sera par exemple le cas des travailleurs à la chaîne.
La
sous-occupation peut également engendrer du stress. La tâche
peut elle-même être ressentie comme stressante. C'est le
cas souvent des travailleurs occupés dans le secteur des soins
de santé, comme le personnel infirmier par exemple.
Ces
travailleurs qui ont généralement choisi ce métier
par idéalisme, sont confrontés jour après jour
à la souffrance des patients et au chagrin qui l'entoure.
Les
responsabilités liées ou non à un emploi peuvent
également être sources de stress, tout comme la quantité
d'information que le travailleur doit assimiler ou le manque de communication
avec les collègues et les supérieurs. Le fait que le sens
du travail effectué échappe au travailleur est également
un facteur négatif : il faut savoir que les gens ne travaillent
pas que pour de l'argent.
4.5.2.
Conditions de travail
De nombreux employeurs ne veulent pas entendre parler du stress, croyant
que les syndicats, lorsqu'ils discutent des conditions de travail, ne
veulent obtenir que des augmentations de salaire. La notion de "conditions
de travail" est pourtant bien plus large que le seul aspect salarial.
Par
boutade, on pourrait dire que dans le débat sur la prévention
et la lutte contre le stress au travail, la valorisation mise en valeur
et la récompense est bien plus importante que la rémunération.
D'autres
aspects qui relèvent des conditions de travail sont les horaires
de travail, les (longs) déplacements entre le travail et le domicile,
la peur du spectre du chômage et la perte de prestige social y
afférente.
4.5.3.
Relations de travail
La qualité des relations de travail est dans une large mesure
déterminée par la manière de diriger appliquée
par la hiérarchie.
Dans
la pratique, seule l'exécution de la tâche est confiée
à un autre sans que le chef se soucie encore de la manière
dont le travail est fait.
Ce
qui est beaucoup plus important, c'est un chef qui écoute, qui
se préoccupe de ses collaborateurs, qui corrige le tir là
où c’est nécessaire et ose trancher en cas de besoin.
Il
est tout aussi important que les travailleurs soient informés
de la raison de leurs missions, du "pourquoi" des tâches.
Ce
n'est pas seulement la maîtrise qui conditionne les relations
de travail. Les relations avec les collègues sont également
très importantes, certainement en cette période où
les entreprises ne gardent qu'un noyau stable réduit de travailleurs
pour recourir de plus en plus souvent à des tiers et à
des intérimaires. Les tensions entre travailleurs jeunes et moins
jeunes, entre Belges et migrants, entre hommes et femmes peuvent également
être à l'origine de situations de stress.
Le
harcèlement (sexuel ou non) dont est victime un travailleur de
la part de son supérieur est souvent ressenti comme une agression,
certainement lorsqu'il n'ose réagir à cause de la réalité
économique (la peur de perdre son emploi). Les vexations et brimades
sont également fréquentes et elles prennent des formes
multiples : vexations à cause de certaines caractéristiques
physiques ou mentales, mauvaises plaisanteries, sabotage ou effacement
de fichiers informatiques, etc. Il y a même des cas de violences
physiques et de discriminations. Ce que les anglo-saxons appellent le
mobbing.
4.5.4.
Les conditions de vie au travail
La
mauvaise qualité des conditions de vie au travail, le travail
dangereux et insalubre provoquent du stress.
Ainsi,
le bruit peut représenter un risque physique pour la santé
des travailleurs, mais il peut également constituer un frein
important à l'entretien de contacts sociaux parce que les travailleurs
sont par exemple obligés de porter des moyens de protection individuelle.
L'aménagement
du poste de travail joue également un rôle important. A
cet égard, il ne faut pas seulement tenir compte de l'ergonomie
technique, mais aussi de l'ergonomie conceptuelle. Voici un exemple
à titre d'illustration : pour remédier au manque de contacts
sociaux au travail, certains managers disent avoir trouvé la
solution : les bureaux paysagés. Tous les travailleurs sont mis
ensemble dans une grande salle, séparés les uns des autres
par de petites cloisons. Au bout d'un certain temps, le manque de respect
de la vie privée devient un facteur de stress bien plus important
que le manque de contacts sociaux dont se plaignaient les travailleurs.
4.6.
Conclusion
Même
si les agents stressants peuvent se manifester au travail sous toutes
sortes de combinaisons, on peut les résumer en trois termes clés:
la charge de travail, la quantité de moyens de régulation
(par exemple la possibilité de récupération comme
les temps de repos et les pauses) et les possibilités de soutien
social pour les travailleurs.
Cette
conclusion s'inspire largement du fameux modèle Karasek qui décrit
de manière simple la naissance et le développement du
stress au travail. Au départ d'une perspective inversée,
il nous permet de comprendre comment nous pouvons combattre le stress.
Nous commentons ce modèle dans le chapitre qui suit.